Patrick Bailly-Maître-Grand
Colles et Chimères
21 06 … 21 09 2014

 

Les travaux de Patrick Bailly-Maître-Grand (né en 1945) ont été fondateurs pour toute une génération de photographes français. Depuis 1980, l’artiste n’a cessé de revisiter les techniques anciennes, les gestes originels de la pratique photographique, tout en leur appliquant un caractère purement conceptuel. Ses  images, strictement argentiques, oscillent entre rigueur scientifique et poésie.
Fruit d’une généreuse donation de l’artiste au musée Nicéphore Niépce et au musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, deux expositions complémentaires, l’une à Chalon-sur-Saône et l’autre à Strasbourg, reviendront sur trois décennies de création photographique expérimentale.

Au début des années 1980, la photographie d’auteur erre à mi-chemin entre le constat brut et le rejet de la réalité. L’approche de Patrick Bailly-Maître-Grand fonde alors un parcours singulier et solitaire qui échappe à tous les regroupements. Il est convaincu que l’essence de la photographie repose sur son acte de naissance, un écart entre l’intention et le tirage. Ce faisant, il s’autorise la citation historique et nous oblige à repenser l’acte photographique dans sa totalité, de la prise de vue à la destination de l’image.
Patrick Bailly-Maître-Grand décide d’une redéfinition des fondements de l’image mécanique qu’il adosse à l’histoire scientifique de la photographie. Il s’attèle à découvrir et expérimenter les techniques anciennes, du daguerréotype à la chronophotographie : « Il faut percevoir en ce bricolage laborieux une quête nostalgique des années primitives de la photographie quant tout était à découvrir avec une boîte, un bout de verre, de la chimie et du hasard. »
Il pénètre dans l’acte photographique en faisant appel aux préceptes de la science. La photographie est comparable à ces jeux instructifs du XIXe siècle, ces formes cultivées et récréatives d’apprentissage de la connaissance scientifique. La méthode recourt constamment aux leurres. Patrick Bailly-Maître-Grand joue avec la lumière qu’il transforme en matière et la matière en lumière. Le photographe-physicien raisonne sur les paradoxes de la substance, de l’espace, du temps et du mouvement, ces données physiques et interchangeables essentielles à la constitution de l’acte photographique. L’optique et la chimie sont l’objet du geste expérimental. Chaque série est là pour vérifier empiriquement les intuitions des pionniers.
Si l’artiste a voulu aller à rebours, c’était pour mieux se délester de tous les discours qui encombrent l’image mécanique. La tentative de réconciliation avec les premiers gestes et les premières manipulations avoue son ambition : nettoyer la photographie des miasmes de l’utopie réaliste.

Exposition organisée en partenariat avec le Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg
En parallèle, un autre versant de l’exposition « Colles et chimères » de Patrick Bailly-Maître-Grand est présentée au Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg du 28 juin au 19 octobre 2014.

A l’occasion des deux expositions, publication d’un livre
aux éditions des Musées de la Ville de Strasbourg
Patrick Bailly-Maître-Grand – Colles et Chimères
Nbre de pages : 200 pages
Nbre d’illustrations : environ 300
ISBN : 978-2-35125-111-9
Ouvrage bilingue français-anglais
35 euros

 

Biographie

L’homme est assez peu disert sur les faits ayant émaillé sa vie. A l’évidence, pour lui, l’essentiel n’est pas là mais dans la confrontation qu’il entretient depuis une trentaine d’années avec la technique, et dans les images qui en résultent. Elles sont autant d’indices sur un personnage et ses obsessions, sur une histoire où la chronologie importe peu. Quand on l’interroge sur le sujet, voici cependant les moments qu’il retient.

Patrick Bailly-Maître-Grand est né le 1er  février 1945 à Paris. Son nom, patronyme et non pseudonyme comme nombreux l’ont cru, lui vient de ses origines franc-comtoises. Une grande maison de famille dans le Haut-Jura est le décor de son enfance. Ce lieu fondateur contiendra en germe les principales facettes de sa personnalité. « Le souvenir de ma jeunesse est celui d’un enfant bien trop tôt adultisé par ses parents pour pouvoir échapper à leur terrible confidence d’un mal de vivre. »[1] . Afin de conjurer le mal être de ceux qui l’entourent, il fait très tôt l’expérience de son potentiel créateur. Il peint sur des matériaux de récupération, répare et bricole à l’envi. Lui vient aussi de cette demeure une attirance pour les objets beaux ou rares.

Dans ses jeunes années, une forte appétence pour les sciences et techniques le conduit à préparer le concours d’ingénieur des Arts et Métiers. Il y échoue mais garde cependant un souvenir précieux des cours de préparation où il découvre entre autres le dessin industriel, les machines-outils… Il poursuit ensuite un cursus à la Faculté des Sciences de Paris et obtient en 1969 une maîtrise en physique fondamentale. Ses années universitaires sont marquées par les évènements de mai 1968 au cours desquels il s’engage politiquement.

Au début des années 1970, des problèmes de santé le contraignent à changer de voie. Il choisit la peinture, à laquelle il se consacre pendant une décennie, développant une démarche hyperréaliste, froide et analytique. Il utilise des laques et acryliques à séchage lent pour produire des images en à-plat, sans perspective, qu’il dit influencées par l’Orient. «  La tradition picturale japonaise ou chinoise, avec sa représentation contemplative calme et droite, me fascine. J’aime ces vides qui autorisent la respiration et où il n’existe aucune de ces lignes obliques, policières pour vous flécher vers je ne sais quel point d’habitation divine… »[2] .

Mais en peinture, Patrick Bailly-Maître-Grand se trouve rapidement confronté à une sorte d’épuisement. Le médium ne satisfait pas son goût pour la recherche de solutions technologiques. Il n’y trouve pas « d’échappatoire d’ingénierie »[3] . A partir de 1979, il chemine donc progressivement vers la photographie. Il s’empare des possibilités de cet outil en tant que plasticien, au même moment où Madeleine Millot-Durrenberger, avec qui il partage alors sa vie, découvre la photographie en tant que collectionneuse. Ils nourrissent un même goût pour le travail de Joseph Sudek.

Mais le seul « maître »  que cite Patrick Bailly-Maître-Grand en tant que tel est Etienne-Jules Marey, père de la chronophotographie. Ce procédé permettant la décomposition du mouvement d’un sujet pose les bases techniques de la cinématographie. Si l’ingéniosité d’un tel pionnier est une raison de cette admiration, c’est surtout « la grande beauté et le caractère énigmatique des images »[4]  qui retiennent l’attention de Patrick Bailly-Maître-Grand.

« Découvrir la photographie m’a donné le sentiment d’entrer dans un couloir jalonné d’une centaine de portes à ouvrir, et j’y suis encore ! »[5] . Cette phrase résume bien le caractère foisonnant de l’œuvre que Patrick Bailly-Maître-Grand construit depuis les années 1980. Poursuivant ses recherches en utilisant exclusivement les techniques argentiques, il explore cet espace métaphorique où l’acte photographique se nourrit autant de l’histoire du médium, de ses caractéristiques que de l’imaginaire du photographe.

Ses premiers sujets photographiés sont des fragments d’architectures, leurs ombres, des paysages urbains noyés de brume ou travaillés frontalement, de manière à les rendre quasiment abstraits. La figure humaine en est exclue (Les classiques, 1980-85). Ce travail à l’extérieur, sur le motif, se poursuit par une longue interprétation dans l’atelier. Les tirages prennent la forme de petits formats noir et blanc. Certaines épreuves sont rehaussées à la mine de plomb, rappelant sa formation au dessin technique (Les noirs au plomb, 1980). Sur d’autres il expérimente des virages par zones d’une grande subtilité (Les brumes, 1987 ; La Statues de la Liberté, 1984). Puis il consacre plusieurs années de recherches à la redécouverte de la technique du daguerréotype et ne tarde pas à être considéré comme l’un des plus importants daguerréotypiste contemporain (1983-1987).

Son goût pour la technologie continue de se traduire tout au long de sa carrière par l’utilisation de dispositifs ingénieux mis au service de sa réflexion sur le médium. « Je ne sais pas photographier simplement »[6] . Périphotographies (Formol’s band, 1986 ; Recto-verso, 2008 ; Trophées, 2008…), strobophotographies (Poussières d’eau, 1994 ; Eaux d’artifice, 2005), rayogrammes (La lune à boire, 1991-1994 ; Arts et Métiers, 1999 ; Pâtés d’alouettes, 2003…), solarisations (Digiphales, 1990 ; Romanes, 1993…), virages chimiques (Les croix, 1996 ; Mélancolies, 2004…), monotypes directs (Gémelles, 1997…), sont autant de moyens de s’approprier la photographie elle-même que de déjouer son apparente objectivité. Mais ces outils complexes sont aussi au service d’un imaginaire fécond nourrit de souvenirs, d’émotions et de sensations.

Abandonnant rapidement la représentation du monde extérieur, Patrick Bailly-Maître-Grand se consacre peu à peu exclusivement à l’observation de son univers proche. Les sujets sont cependant d’une grande variété. Parmi les nouvelles thématiques abordées, le vivant fait son entrée dans l’œuvre via la déambulation d’insectes dans des espaces clos ou à la table de l’artiste (Les araignées, 1991 ; Les mouches millimétrées, 1995 ; Vacances avec mes copines, 2003…). Puis l’empreinte dans de la gélatine alimentaire, le reflet dans le verre ou l’ombre de corps introduisent une forme d’autoportrait (Les anneaux d’eau, 1997 ; La main, 1998 ; Endroit en verre, 2003…). Le défilement du temps et le mouvement sont saisis comme un défi à la propension admise de la photographie à figer l’instant (Chronos, 2001). L’auteur interroge et réinterprète enfin certaines images archétypales de l’histoire de la photographie (Véroniques, 1991-1994 ; Maximiliennes, 1999…).

Les objets et leurs détournements occupent également une place croissante dans son travail. En esthète et chineur, il constitue une collection aujourd’hui organisée tel un cabinet de curiosités dans l’appartement strasbourgeois qu’il occupe avec sa compagne Laurence Demaison, elle-même photographe. Nombre d’entre eux sont le point de départ de séries photographiques, renvoyant à la thématique des vanités (Petites vanités, 1998 ; Le péripatéticien, 2006 ; Gueules cassées, 2009 ; Les verroteries, 2009…).

Les photographies « orphelines » , glanées sur les marchés aux puces, sont elles-mêmes objets de collecte et d’inspiration. « S’intéresser à la photographie anonyme (ou "chasser le hasard") est un jeu cruel de la dernière chance à l’égard de cette multitude de vignettes populaires, en exode serré, dans des boîtes à chaussures, à deux doigts de l’anéantissement. […] Et puis soudain dans ce torrent de banalité : la PEPITE. Un tout petit rien, en plus ou en moins des "autres", qui propulse brusquement une petite photo dans le monde de la poésie, de la musique »[7] . Il fait don de cet ensemble au musée Nicéphore Niépce en 2012.

Dans un même souci de préservation de la cohérence de son œuvre, alors que ses recherches photographiques se poursuivent, des extraits de travaux emblématiques de Patrick Bailly-Maître-Grand intègrent aujourd’hui les collections de deux institutions publiques majeures, le Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg et le musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône.

Anne-Céline Besson
 Assistante de conservation, musée Nicéphore Niépce

[1]  Patrick Bailly-Maitre-Grand, Petites Cosmogonies , p.12, 2007

[2]  Patrick Bailly-Maitre-Grand, Petites Cosmogonies , p.13, 2007

[3]  Patrick Bailly-Maitre-Grand, entretien, mars 2014

[4]  Patrick Bailly-Maitre-Grand, entretien, mars 2014

[5]  Patrick Bailly-Maitre-Grand, entretien, mars 2014

[6]  Patrick Bailly-Maitre-Grand, Petites Cosmogonies , p.13, 2007

[7]  Patrick Bailly-Maitre-Grand, Chasseur de hasard , p.XXX, 1995