Anne-Marie Filaire
Lever du jour
15.10.2021 ... 16.01.2022

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Anne-Marie Filaire n’est pas une de ces reporters de guerre qui officient sur des points chauds. Elle en observe les effets qu’ils produisent, les modifications qui en résultent, les stigmates qui en demeurent. Des désastres froids, desquels il faut s’accommoder et que le temps seul peut, sinon effacer, du moins gommer : ils ne sont pas réparables. C’est sans doute sous cet angle qu’il faut lire le travail qu’elle a réalisé ces derniers temps en Île-de-France, région du monde qui heureusement n’est pas précisément en guerre.

Jean-Paul Robert,
D’Architectures, nov. 2020

Anne-Marie Filaire a 25 ans lorsqu’elle rencontre le tireur Yvon Le Marlec dont elle fut l’assistante à Paris de 1987 à 1991. Après son diplôme de technicienne de laboratoire du Crear, elle se dirige sans hésitation vers le tirage d’art. Alors que l’argentique est à son apogée, Le Marlec fait partie de cette caste de tireurs de renoms, auprès de qui les photographes se pressent : Dirk Braeckman, Bernard Plossu, Bettina Rheims, Patrick Zachmann… À l’instar de Philippe Salaün ou Claudine Sudre, Le Marlec sait tirer le meilleur de leurs négatifs.
 
En 1989, Le Marlec a de grandes ambitions. Cela fait près de 10 ans qu’il a quitté le musée Nicéphore Niépce où il était tireur et qu’il s’est installé à son compte rue de Charonne. Il souhaite apporter sa contribution aux différentes inventions qui ont jalonné l’histoire de la photographie. Avec le chimiste

Christophe Bart, ils mettent au point un procédé de révélation photographique à la lumière du jour. Pour faire connaître leur invention, Le Marlec met en scène un show spectaculaire sur une composition musicale originale lors de la soirée de clôture des Rencontres d’Arles. Dans le théâtre antique, éclairé par des projecteurs, il révèle une fresque photographique latente, photomontage géant (27 panneaux de 1,10 x 1,10 m) composé d’extraits de chefs d’œuvres de la photographie et de portraits de photographes, de Lewis Carol à Newton, Barbey à Weston... Tel un gourou, tout de blanc vêtu, attirant la lumière, Le Marlec triomphe.
 
Durant les quelques mois que dure la préparation de la fresque, Anne-Marie Filaire assiste Yvon Le Marlec dans la fabrication de ce photomontage. En dévoilant le quotidien d’un laboratoire de tirages, elle immortalise chaque instant, chaque détail jusqu’à la révélation, le 8 juillet 1989... La photographie reconnaissante.
 
La chambre noire
 
J’arrive à Paris en 1987, j’emménage au 81 rue de Maubeuge dans le 10e, un petit appartement au dernier étage.
 
À l’époque ce n’était pas vraiment un métier d’être photographe. Les débuts se faisaient comme assistant d’un autre photographe, de mode, de pub (j’aurais assisté lors d’un stage celui du fameux slogan “Ma chemise pour une bière”, Gerhard Vormwald), de magazine, ou bien comme technicien de laboratoire. C’était la grande période de l’argentique et les labos étaient nombreux. C’est ce que j’ai choisi. Mais je ne voulais pas faire n’importe quel travail, je ne voulais pas travailler dans un gros labo, je voulais faire du tirage d’art.
 
À cette époque venait de s’installer un tireur réputé, et considéré comme le meilleur tireur sur la place de Paris, Yvon Le Marlec. J’étais informée car je terminais mes études de photographie. J’étais ambitieuse et déterminée. Je suis allée le voir, j’apportais avec moi des photos d’Auvergne que j’avais faites et tirées. Je lui ai dit « je veux travailler avec vous », il a accepté immédiatement. Et c’est là, dès la fin de mes études de technicienne de laboratoire au Crear, que je me suis installée à Paris. J’ai travaillé tout de suite au 5 rue de Charonne avec Yvon, au départ je faisais les lavages et la retouche, le temps d’équiper le labo d’un deuxième agrandisseur, poste de tireuse que j’occuperais jusqu’en février 1991.

Les premières photographies que j’ai touchées furent celles de Pierre de Fenoyl. Yvon travaillait alors sur le livre édité par le musée de l’Élysée à Lausanne et Charles-Henri Favrod « Chronophotographies ». Pierre de Fenoyl venait de décéder. Je découvrais l’émoi que sa disparition provoquait dans le milieu de la photographie. Ce fut ma première rencontre physique avec une œuvre. Manipuler la matière, les tirages imbibés lavés à la main pendant des heures, éprouver le séchage des papiers, les presser, les laisser se détendre, retoucher les images au pinceau. Le travail que j’ai fait pendant ces quatre ans était difficile, laborieux, le labo, ce n’est pas un travail facile, mais je me nourrissais intellectuellement. Je rencontre les grands photographes de l’époque, Denis Roche, Bernard Plossu, Antoine Legrand, Bettina Rheims, Xavier Lambours, Paolo Nozolino, Patrick Zachmann, Gladys, Marc Le Méné, Marie-Paule Nègre, Pascal Dolémieux, Agnès Bonnot, Thierry Girard, Éve Morcrette, Claude Dityvon, Jean-Michel Réverdot, Gérard Rondeau, Alain Turpault, Hervé Rabot, Pierre-Olivier Deschamp, Gilles Favier, Claude Bricage, Paul Facchetti… Les portraits de Baldus, l’œuvre de Lartigue dont je fais les tirages préparatoires aux futures expos et publications, François Hers et les photographes de la Mission DATAR. Mais aussi ceux du magazine Actuel, Claudine Maugendre, Jean-Luc Monterosso, Dominique Gaessler, Pierre Devin, et puis Claude Gassian, plus marginal dans le monde de l’art à l’époque. J’avais choisi de travailler pour lui aussi, et j’ai réalisé les tirages de ses premiers albums, Goldman, Renaud, puis Rock images. Les prix Niépce sont sortis également du labo de la rue de Charonne.
 
Des travaux de photographes étrangers ou éloignés arrivaient aussi, et je découvrais dans le révélateur des images de Gabriele Basilico, Sebastião Salgado, Josef Koudelka, Jeanloup Sieff, Helmut Newton, Robert Mapplethorpe, Marc Trivier…
 
Lorsque les archives d’André Kertész sont arrivées en France en 1987, j’ai eu la chance ou plutôt le privilège de regarder toutes ses planches contact au compte-fil, de découvrir une partie de son œuvre, de sa vie. Cela est resté l’une de mes plus grandes émotions photographiques. Je la dois à Isabelle Jammes qui travaillait à ce moment avec Pierre Borhan à la publication de « Ma France » de Kertész, ouvrage et exposition dont Yvon Le Marlec réalisait les tirages pour la Mission du patrimoine photographique.
 

Pendant ces quatre ans j’ai tout appris sur la lumière, la matière photographique. Il y a une chose importante qu’Yvon m’a transmise, c’est de savoir s’arrêter. Je crois que c’est la grande leçon de mes débuts. Un tirage photographique argentique, c’est une matière vivante et l’on cherche toujours à faire le meilleur tirage possible, on joue sur la chimie, on recommence cherchant la nuance, la profondeur, la lumière. Cela peut être sans fin. Cette maîtrise, je l’ai acquise pendant ces années. Au début j’arrivais tôt, je préparais le révélateur en fonction des tirages qu’Yvon devait faire dans la journée, plus ou moins contraste, en fonction du papier, je maniais parfaitement les doses d’hydroquinone, phénidon, sulfite… et je partais tard après avoir lavé, essoré, et mis à sécher tous les tirages réalisés pendant la journée. Et puis je courais chercher mon petit garçon à l’école maternelle.
 
La première exposition que j’ai tirée c’était « les femmes aux cigarettes » de Lartigue, des contacts de plaque de verre où, parmi les visages, apparaît celui de Joséphine Baker.
 
Dans le noir, c’est tout un panthéon qui se dévoilait à moi. Les mouvements du monde et les grands évènements de l’époque comme les manifestations et de la répression sur Tian’anmen à Pékin, un univers intellectuel qui nourrissait aussi mon imaginaire, me faisait découvrir les personnalités du monde de l’art, de la littérature, ce monde que je connaissais par la lecture s’incarnait sur des images flottantes que je manipulais jour après jour. J’allais régulièrement en milieu de journée suivre un cours de danse au Café de la Gare.
 
J’allais aussi entre deux lavages voir des films au cinéma Bastille, je me souviens du cycle Rossellini vu de bout en bout. Le labo était situé au fond d’une grande cour qui abritait des artisans, de nombreux tapissiers, au coin du Faubourg Saint Antoine, près de la Bastille. Les bureaux des Cahiers du Cinéma étaient sur le Faubourg et j’y allais parfois. À cette époque où je faisais du tirage pour les autres, je prenais des photos sur le vif, au quotidien, avec un autofocus L35 Nikon. Cette exposition au musée Nicéphore Niépce restitue ce quotidien au moment de l’effervescence de la construction de la fresque pour les Rencontres Internationales de la photographie en 1989.
 
Depuis 2011 où j’enseigne la photographie à Sciences Po, je raconte cette période de l’histoire de la photographie à laquelle j’ai participé, et que je continue aujourd’hui à écrire. Les photographes de cette époque, dans les années 80, s’inscrivaient dans une grande tradition, l’annonce par Arago de l’existence de la photographie ne datait que d’un siècle et demi, la démocratisation avait eu lieu et des œuvres éclataient au grand jour, les Américains nous inspiraient, c’était la période des grandes expositions et de l’entrée de la photographie dans l’art contemporain.
 
Anne-Marie Filaire,
Paris, juin 2021

Biographie
 
Depuis plus de vingt ans Anne-Marie Filaire explore le paysage lors de voyages lointains et répétés principalement au Moyen-Orient et en Asie. La notion du temps est importante dans son œuvre. La temporalité dans laquelle elle s’installe est celle d’un temps figé, celui d’espaces traumatiques, de l’aveuglement des conflits, ou encore de la répétition qu’elle donne à voir dans une œuvre extrêmement construite et structurée.

Les zones qu’elle photographie sont des lieux de tensions passées, en cours ou en devenir. Motivée par des ressorts intimes, loin de ses proches et de chez elle, Anne-Marie Filaire cherche « la beauté dans la lumière et la violence » 1, en interrogeant les notions de frontière et d’enfermement, au cœur de territoires où l’histoire et les Hommes ont laissé leur trace. Si la figure humaine est quasi absente de ses photographies, les stigmates de son passage sont omniprésents et l’inquiétude est parfois palpable.
 
Les paysages d’Anne-Marie Filaire sont courageux et poétiques. Ne cédant jamais à la simplicité, ne prenant pour seul parti que le sien et sa propre subjectivité, elle explore des régions dangereuses où être photographe peut être risqué. En revenant régulièrement photographier les mêmes endroits, Anne-Marie Filaire compose une archéologie de ces territoires. Qu’elle photographie durant dix ans les paysages d’Auvergne pour la Mission de l’Observatoire Photographique du Paysage ou l’installation du mur de séparation entre Israël et les territoires palestiniens, son processus est identique : répétition des mêmes points de vue, fascination pour l’horizon, cadrages très construits. Ses paysages silencieux et immobiles rendent compte du passage du temps. Ce dernier s’avère le véritable sujet de la photographe : strate photographique après strate photographique, l’accumulation documente, objective mais surtout fait œuvre.
 
Née en 1961 à Chamalières (63), Anne-Marie Filaire fut l’assistante du tireur Yvon Le Marlec à Paris de 1987 à 1991. Sa première série, fondatrice, réalisée entre 1994 et 1996, consacrée aux paysages volcaniques du Puy-de-Dôme et du Cantal (qui donne lieu à sa première exposition personnelle au musée d’Art et d’Archéologie d’Aurillac) l’installe comme une photographe de paysage. Depuis 1999, elle parcourt le Moyen-Orient et l’Asie tout en collaborant en France avec la Mission de l’Observatoire Photographique National du Paysage. Son œuvre évolue ensuite vers la notion d’environnement qu’elle met en scène avec des séries sur des portes et des chambres. Elle enseigne la photographie à l’Institut d’Études politiques de Paris. Son travail est présenté dans de nombreuses expositions en France et à l’étranger. Le Mucem, à Marseille, lui a consacré une exposition monographique en 2017 dont l’ouvrage Zone de sécurité  temporaire (Textuel / Mucem, 2017) fait référence.
 
Anne-Marie Filaire continue son exploration à travers les terres excavées du Grand Paris. Plusieurs expositions donneront lieu à une présentation de ce travail en 2022. Elle a notamment publié Terres, sols profonds du Grand  Paris aux Éditions Dominique Carré / La Découverte, en 2020.

Commissariat : Anne-Marie Filaire, Sylvain Besson, musée Nicéphore Niépce
 
Tous les tirages de l’exposition ont été réalisés par le laboratoire du musée Nicéphore Niépce sur papiers Canson Infinity Baryta Prestige 340 g.
 
Le musée tient à remercier : Canson, et la société des Amis du musée Nicéphore Niépce.