Irlande du Nord :
Gilles Caron + Stephen Dock
12.02 ... 22.05.2022
vernissage : vendredi 11 février à 19h

Cinquante ans après les événements du Bloody Sunday, l'exposition propose
un double regard photographique, historique et contemporain, sur la situation
nord-irlandaise .

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Gilles Caron, Irlande du Nord - 1969

Le 12 août 1969, les Apprentices Boys de Derry, protestants unionistes de l’ordre d’Orange, défilent près du quartier ouvrier et catholique, défiant la population. La bataille du Bogside éclate, c’est le début des « Troubles » en Irlande du Nord. Les nationalistes ripostent par des jets de pierres et des cocktails Molotov aux gaz lacrymogènes et véhicules blindés des forces de l’ordre britanniques. Deux jours plus tard, tandis que d’autres émeutes éclatent dans le pays, l’armée britannique tente de s’interposer. Ces événements marquent le début d’une guerre civile qui durera près de trente ans.
 
Gilles Caron est à Derry le 12 août, il couvre le défilé orangiste pour le compte de l’agence Gamma. Il pressent la montée de violence et une fois sur place, en comprend très rapidement les enjeux.
 
C’est très simple. J’étais en Irlande avant tous les autres. La veille des bagarres, j’étais parti là-bas pour faire un défilé qui devait avoir lieu. Tout était calme et même pittoresque. Les manifestants défilaient tranquillement en chapeaux mous et fleur à la boutonnière. À quatre heures de l’après-midi, ça a commencé à se bagarrer. Ça a commencé doucement, trois, quatre, cinq cailloux et subitement c’est devenu important, ils ont mis le feu à des quartiers entiers, et ça a duré comme ça pendant trois jours. On s’imaginait que ça allait se terminer aussi subitement que ça avait commencé. À Paris ils pensaient que ça ne valait plus la peine d’envoyer quelqu’un. Les manifestants ont pris l’arrivée de l’armée anglaise comme une victoire des catholiques. J’ai cru que c’était fini, j’allais rentrer quand ça a recommencé à Belfast. De Londonderry j’ai pris le taxi pour Belfast. J’ai travaillé une journée et une nuit, j’ai pris l’avion pour aller à Londres et j’ai donné mes photos à un passager qui revenait à Paris. C’est-à-dire que le lendemain à Gamma ils avaient les originaux avant les « belins » des journaux anglais. Les types de Match sont arrivés le samedi quand moi je repartais .”
Entretien de Gilles Caron publié dans Zoom nº 2 mars-avril 1970
 
Des premières prises de vues du cortège défilant en musique, aux premiers jets de pierres, Gilles Caron enregistre la tension monter. Ses photographies retranscrivent la posture triomphante des uns et la rupture sur le visage des autres. Les gestes de soulèvement qu’il immortalise dans les premiers instants résonnent avec ses photographies prises à Paris en mai 68. Mais très vite, les forces de l’ordre qui font face aux civils semblent dépassées et la ville se transforme en champ de bataille. L’Irlande du Nord est en guerre. Gilles Caron qui connait les conflits armés [il a couvert la guerre des Six jours, le Vietnam, le Biafra] témoigne de ce basculement. Au-delà du fait d’être le « premier » sur place, le travail de Gilles Caron se distingue par une grande modernité de l’approche photographique. En quatre jours, soixante-deux films noir et blanc et près de trois cents vues en couleurs, Gilles Caron développe un véritable fil narratif, alternant prises de vues de jour comme de nuit, en noir et blanc et en couleur. Très mobile il change constamment de point de vue : champ, contre-champ, en haut d’un immeuble, au coin d’une ruelle ; dans un camp, puis dans l’autre. Le photographe se rapproche de la scène, il va, vient, et s’arrête à l’endroit stratégique. Il semble même parfois précéder les événements. L’Histoire se déroule sous nos yeux.
 
 Au milieu du chaos, le photographe porte son attention sur les individus, personnages importants ou anonymes. Ses portraits de Bernadette Devlin, figure du mouvement de lutte pour les droits civiques à Derry, ou du jeune garçon au masque à gaz qui fera la une de Match, deviennent des icônes. Mais d’autres clichés, en marge du reportage, ne semblent pas directement destinés à la presse. Des scènes de rue, des portraits en dehors des hostilités, ces regards et instants fugaces aident à construire le récit, à exprimer la tragédie. Gilles Caron, grâce à ces images, invite le spectateur au questionnement personnel et ouvre la voie à de nouvelles formes du photoreportage.
 
Michel Poivert, dans son ouvrage Gilles Caron, Le conflit intérieur , écrit : « Le projet de Caron était celui de raconter autrement l’actualité, d’intégrer ses propres sentiments sur l’humanité à la sténographie visuelle du photojournalisme. Cette tentative de trouver une fréquence nouvelle entre l’extérieur et l’intériorité ressemble aujourd’hui à un avant courrier d’une photographie d’auteur qui sera la marque de la décennie suivante. »
 
En quatre jours en Irlande du Nord, Gilles Caron réalise l’un de ses plus grands reportages ; un témoignage unique et important de ce tournant de l’Histoire.
 
L’exposition propose aux visiteurs de découvrir ce travail, au-delà des images iconiques publiées à l’époque dans la presse. Elle présentera un ensemble de soixante-dix photographies, tirages vintages et modernes, ainsi que des reproductions agrandies de planche-contacts éclairant le travail du photographe.

Le musée tient à remercier la Fondation Caron, la Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine et Fannie Escoulen de leur soutien pour la réalisation de cette exposition.

 

Stephen Dock
Our day will come

Our day will come . Ce slogan populaire des républicains d’Irlande du Nord évoque à la fois l’espoir de liberté et l’envie de vaincre la communauté adverse. Mais ces mots ne peuvent se lire sans penser au jour de notre mort.
 
Stephen Dock s’est formé très tôt au photojournalisme. En 2008, âgé d’à peine vingt ans, il veut saisir l’événement. Pour informer, il colle à l’actualité au plus près du danger. Syrie, Palestine, Mali, Irak... Son terrain de prédilection est la zone de guerre ; le conflit, son quotidien. Mais très vite, face à sa position de témoin impuissant et aux limites de la photographie, Stephen Dock remet en question sa pratique : son attrait pour les champs de bataille traduit au fond une souffrance intime, un conflit intérieur. À travers ses reportages sourd une réflexion sur sa propre condition : une incapacité du photographe à vivre en paix. Il emprunte une nouvelle voie. Dans ses séries, désormais, le noir et blanc et la couleur coexistent, les détails sont agrandis, le recadrage est possible. L’écriture est plus poétique, l’approche plus personnelle. Avec la photographie on peut parler du monde et parler de soi. Le dehors et le dedans ne sont jamais détachés. Les mots de Gilles Peress à son égard « Toujours photographier de l’intérieur vers l’extérieur et non l’inverse » viennent affranchir son pas de côté.
 
2012, la Nouvelle IRA se forme en Irlande du Nord. Stephen Dock décide de se rendre à Belfast à l’occasion du centenaire du pacte d’Ulster célébré par les unionistes. La tension est palpable, cependant il ne se passe rien. L’heure des combats armés est révolue. Les accords de paix du Vendredi Saint mettant fin à trente ans de guerre civile ont été signés en 1998. Mais les âmes ne sont pas apaisées et les anciens belligérants cohabitent dans une paix fragile.
 
Dans un camp comme dans l’autre la violence, culturelle, sociale et politique, habite et hante les individus. Elle marque les visages des rescapés et des nouvelles générations.
D’une emprise plus forte encore que la violence physique, elle modèle les comportements, s’inscrit comme un invariant se transmettant de génération en génération. Si la haine entre les communautés a façonné l’identité nord-irlandaise elle a aussi durablement marqué le territoire. La vie s’est créée autour des « peace lines », les « murs de la paix », apparus après août 1969. Présents dans les villes, ils séparent les habitants d’un même quartier, parfois d’une même rue.
Les stigmates de la guerre sont partout. De larges fresques murales rendent hommages aux « héros », les messages peints avertissent le visiteur qu’il pénètre dans le fief des républicains ou des unionistes. Les murs parlent. Les tags marquent l’appartenance à des groupes dissidents, témoignent des soutiens aux emprisonnés, ou dénoncent le sentiment de colonisation ressenti : “Brits out! ”« Les britanniques dehors ! ».
 
L’année est rythmée par les parades, marches et « bonfires », ces bûchers faits de palettes de bois qui peuvent mesurer jusqu’à trente mètres de haut, et sur lesquels on brûle le drapeau irlandais ou l’Union Jack. Chaque événement est éminemment politique et marque la partition. La division est profonde et elle affecte les moindres détails de la vie quotidienne. Alors, comment photographier ce conflit larvé qui oppose depuis des centaines d’années deux communautés ? Comment rendre compte en image d’une société aussi divisée ?
Pour répondre à ces questions Stephen Dock se rendra sur place en Irlande du Nord, pendant six ans, à raison de onze voyages. Le photographe regarde et tente de comprendre cette incapacité à trouver la paix qu’il a lui-même éprouvé. Il constitue un corpus photographique de matières et de signes extraits de l’environnement quotidien : portraits, détail d’architecture, scènes de rue,… Les traces, parfois infimes, laissées par le conflit sont prélevées par le photographe pour les rendre visibles.
 
Biographie :
Stephen Dock est né en 1988 à Mulhouse. Il vit et travaille à Cambrai. Dès 2008, il se confronte au terrain : sa photographie le conduit au Venezuela, au Népal, en Cisjordanie, en Syrie, en Irak, en Irlande du Nord, au Royaume-Uni, au Mali, en République centrafricaine, au Liban, en Érythrée, ou encore au Cachemire indien. Membre de l’agence VU’ de 2012 à 2015, il a été finaliste du prix Leica Oskar Barnack en 2018, finaliste du Prix Découverte Louis Roederer en 2020 et coup de coeur du Prix LE BAL de la jeune création avec l’ADAGP en 2021. Son travail a été exposé à la galerie Leica lors de Paris Photo 2018, au Tbilisi Photo Festival, au festival Visa pour l’image, au CNAP, au festival MAP Toulouse et au festival de Bayeux. Ses photographies ont été publiées dans la presse française et internationale comme M le magazine du Monde, le Figaro  Magazine, Newsweek Japan,  Paris Match, Internazionale, VSD,  Libération .
 
Commissariat :
Emmanuelle Vieillard, musée Nicéphore Niépce
Le musée tient à remercier la société Canson et Fannie Escoulen de leur soutien pour la réalisation de cette exposition.
Les tirages de l’exposition ont été réalisés par le laboratoire du musée Nicéphore Niépce sur papier Canson Infinity Arches 88.
 Le travail de Stephen Dock a été produit avec le soutien à la photographie du CNAP – Centre National des Arts Plastiques

Samedi 12 février
- 15h : visite commentée de l'exposition accompagné par Stephen Dock